Regard hospitalier : l’épidémie COVID-19 au quotidien


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Je tenais à vous faire partager un « micro-trottoir » que vous n’entendrez pas sur BFM. C’est un médecin, de grande qualité, qui l’écrit :

 » J’ai la chance de circuler librement pour me rendre chaque jour à l’hôpital, pour le vivre de l’intérieur ce combat auquel nous n’étions pas préparés. Et cela m’a donné, les premiers jours, un sentiment étrange de liberté. Pouvoir rouler sur les routes de campagne, dans ce renouveau printanier, en ne croisant que des animaux, étonnés de ce calme, quelques tracteurs et les képis de la maréchaussée, qui veillaient à ce que nous ayons bien le droit d’être là (heureusement, mon caducée les dissuadait de s’approcher trop près et ils me faisaient circuler), oui, c’était une forme de liberté.

 C’était drôle, les premiers jours, dans cette sidération collective, d’avoir le droit de se déplacer, ce l’est moins aujourd’hui, où la fatigue se fait sentir, chaque jour apportant sa dose de stress.

Stress des patients, qui plus que jamais portent bien leur nom, puisqu’ils sont condamnés à la patience, enfermés dans notre hôpital, sans avoir le droit de recevoir de visites, à peine de sortir de leur chambre, dans ces moments de vulnérabilité où ils auraient besoin de soutien. Stress des familles ou des proches des patients, confinés aussi et ne pouvant s’approcher des leurs.

Stress des équipes soignantes qui doivent se réorganiser à toute allure, dans leur vie de famille et dans leur vie professionnelle, faire garder les enfants, faire les courses, adopter de nouvelles pratiques,  ne pas mettre de masques, mettre un masque, respecter les gestes barrière, protéger les malades, se protéger, sans trop savoir de quoi, prendre les températures et isoler les patients suspects…craindre d’être contaminées, craindre de ramener le virus à la maison, et que sais-je encore…

Stress des médecins qui découvrent chaque jour les signes de cette nouvelle maladie, inconnue de leur répertoire, la CoViD-19, qui peut prendre tellement de formes, de la toux, à la fièvre, en passant par les troubles cognitifs des plus âgés, les troubles digestifs, le mal de gorge, le mal de tête, la dyspnée, les éruptions… avec le risque des erreurs diagnostiques. Chaque jour apporte son lot d’informations, arrivant par mail, directement du Ministère de la Santé, avec des pages et des pages de recommandations à appliquer, et réactualisées tous les deux ou trois jours: dépister, ne pas dépister, apprendre à faire le test, attendre les résultats, transférer les patients,ne pas les transférer, se méfier des nouveaux qui arrivent, éviter qu’ils ne risquent de contaminer les autres, fragiles, forcément fragiles…Et je ne parle pas du débat sur les traitements…

Stress et incertitude de ce qui nous attend le lendemain…et rien n’arrive, pas de pic, pas d’afflux de patients, pas beaucoup plus de décès qu’en temps normal. Mais le temps n’est pas normal.

Comment vous dire? J’aurais tellement aimé être confinée, avoir le temps de souffler, de ranger ma maison, de réfléchir, de lire, de jouer du piano, de promener mon chien, mais ce n’est pas mon temps. Après, peut-être… Aujourd’hui, contrastant avec le côté stress de cette crise, je ressens plutôt une forme de colère dépressive. Je trouve les injonctions qui nous sont faites inhumaines, en particulier vis à vis des plus âgés d’entre nous, des plus vulnérables, des plus fragiles. Et quand j’entends sur une antenne publique mon ministre de la Santé dire:  » c’est contre-intuitif, mais aujourd’hui, la solidarité, ce n’est pas  de tendre la main, mais de retirer sa main », j’en frémis ! Et si je partage avec vous ces états d’âme, c’est pour partager mes interrogations. » Et si le but ultime n’était pas de rester vivant, mais de rester humain? ». C’est aussi ce que dit le président allemand, Frank-Walter Steinmeier: « Non, cette pandémie n’est pas une guerre. Les nations ne s’opposent pas à d’autres nations, les soldats à d’autres soldats. C’est un test de notre humanité« .

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