Le Général de Gaulle et le socialisme (Jules Brunebarbe, 1996)


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Le  général de Gaulle et l’association.

Pour le général de Gaulle, le but de la participation, ce n’était pas de réformer la société de son époque, mais bien d’en changer les structures afin que le statut du salarié puisse être modifié de façon radicale. Il ne craignait pas, d’ailleurs, d’affirmer que «si une révolution consiste à changer profondément ce qui est, notamment en ce qui concerne la dignité et la condition ouvrières, alors, certainement, c’en est une». Il ajoutait: «Et moi, je ne suis pas gêné, dans ce sens-là, d’être un révolutionnaire, comme je l’ai été si souvent» (7 juin 1968).

 

De Gaulle, il faut s’en souvenir, n’avait jamais cessé de critiquer durement les systèmes capitaliste et communiste, tous deux condamnables à ses yeux, bien que pour des raisons différentes. Il ne cessa jamais non-plus de proposer une troisième voie, comme dans cette allocution qu’il prononça devant les comités professionnels du RPF le 31 août 1948: «Ni le vieux libéralisme, ni le communisme écrasant. Autre chose. Quoi? Eh bien, quelque chose de simple, de digne et de pratique, qui est l’association. C’est une vieille idée française; elle fut bien souvent dans notre histoire économique mise en valeur. Elle le fut en particulier par ces hommes généreux, pas toujours très pratiques, mais de bonne volonté et de valeur qui, vers les années 1835, 40, 48, et après, avaient suscité ce que l’on appelait alors le socialisme français, qui n’a aucun rapport avec la SFIO d’aujourd’hui».

Dans un discours prononcé à Strasbourg, le 7 avril 1947, le général avait déjà rappelé où, selon lui, se trouvait «la voie de la concorde et de la justice fructifiant dans la liberté»; sans la moindre hésitation, il la situait «dans l’association digne et féconde de ceux qui mettraient en commun, à l’intérieur d’une même entreprise, soit leur travail, soit leur technique, soit leurs biens, et qui devraient s’en partager, à visage découvert et en honnêtes actionnaires, les bénéfices et les risques».

C’est à Saint-Étienne, le 4 janvier 1948, que Charles de Gaulle précisera ce qu’il entend par l’association. «L’association, qu’est-ce à dire? D’abord, ceci que, dans un même groupe d’entreprises, tous ceux qui en font partie, les chefs, les cadres, les ouvriers, fixeraient ensemble, entre égaux, avec arbitrage organisé, les conditions de leur travail, notamment les rémunérations. Et ils les fixeraient de telle sorte que tous, depuis le patron ou le directeur, jusqu’au manœuvre inclus, recevraient, de par la loi et suivant l’échelle hiérarchique, une rémunération proportionnée au rendement global de l’entreprise. C’est alors que les éléments d’ordre moral qui font l’honneur d’un métier; autorité pour ceux qui dirigent, goût du travail bien fait pour les ouvriers, capacité professionnelle pour tous, prendraient toute leur importance, puisqu’ils commanderaient le rendement, c’est-à-dire le bénéfice commun. C’est alors qu’on verrait naître, à l’intérieur des professions, une autre psychologie que celle de l’exploitation des uns par les autres ou bien celle de la lutte des classes».

Notons que l’Église catholique avait, depuis Léon XIII et plusieurs de ses successeurs, amorcé une vaste réflexion sur cette question, développée dans nombre d’encycliques et que Jean Paul II vient de concrétiser, en condamnant fermement les excès des deux systèmes: capitalisme libéral et communisme marxiste.

Pour comprendre ce que signifie cette troisième voie dans la pensée gaulliste, il convient de bien situer la personnalité de son auteur et en suivre les étapes.

Pour tous ceux qui ont vécu cette époque de 1940 à 1970, Charles de Gaulle est d’abord l’homme de l’appel du 18 juin 1940 et le libérateur de la France face à l’occupation nazie, ainsi que le fondateur de notre Ve République et le décolonisateur.

Dans les générations suivantes et surtout celle qui vient maintenant, seuls comptent l’histoire et les rappels épisodiques au fil des événements, avec leurs lacunes et insuffisances inhérentes.

Le général de Gaulle, homme hors du commun, qui a marqué profondément notre XXe siècle et avec qui la France s’est identifiée et a recouru à plusieurs reprises, est d’abord un militaire par vocation.

 

De Gaulle, l’étudiant, le militaire et le visionnaire.

 Né d’un père issu d’une noblesse ancienne, mais pauvre, très cultivé, anticonformiste et monarchiste de regret, de Gaulle a reçu une éducation de tradition chrétienne confirmée par un séjour d’un an chez les jésuites au château d’Antaing (Belgique) avant d’entrer à Saumur pour être Saint-Cyrien. Son caractère et son amour de la patrie française s’affirmèrent pendant la guerre de 1914-18. Officier à la tête de ses soldats, il fut blessé grièvement en 1916 à Verdun. Laissé pour mort, il fit l’objet d’une citation exceptionnelle du général Pétain. Sauvé par les allemands et envoyé en captivité, il y resta malgré plusieurs tentatives d’évasion. Ses camarades de détention l’appelaient (déjà) le Commodore!, à cause de son ascendant.

Il y commença d’écrire son premier livre: «La discorde chez l’ennemi», publié en 1924, en analysant les causes politiques de la défaite allemande et révélant ses talents d’écrivain, avec son style ternaire très particulier et ses tautologies, s’affirmant par la suite avec ses trois ouvrages: «Le fil de l’épée» (1927), «Vers l’armée de métier» (1934) et «La France et son armée» (1938), ce qui provoqua la rupture avec Pétain. Ce dernier l’avait pourtant parrainé pour faire des conférences à l’École de guerre où il fit montre d’un grand talent et d’une mémoire prodigieuse.

Stratège visionnaire, il avait préconisé l’emploi de divisions cuirassées pour l’offensive. Il ne fut pas écouté mais Hitler et ses généraux mirent sa théorie en pratique, ce qui nous valut le désastre de 1940.

Mais Charles de Gaulle, militaire, avait déjà marqué sa différence dans son dernier ouvrage dans lequel il replace l’histoire militaire dans un contexte général, faisant état de l’évolution des techniques, des institutions françaises et de l’opinion publique.

Mais de Gaulle était alors le grand méconnu des français, hormis le cercle restreint de ceux qui, militaires  en France et à l’étranger, s’intéressaient à ses idées, et de notre monde politique qui lui était en général hostile, sauf quelques-uns dont celui qui essaya le plus de le défendre: Paul Reynaud. Puis ce fut l’époque du théâtre aux armées et de l’insouciance à l’abri de la ligne Maginot.

Survint l’effondrement, non seulement militaire, mais aussi celui de la IIIe République avec l’occupation nazie et le régime de Vichy.

Entre-temps, Charles de Gaulle, fraîchement nommé général de brigade à titre temporaire avait, à la tête d’une unité blindée, stoppé pour une courte durée la ruée allemande. Mais, faute d’autres moyens, l’inéluctable s’ensuivit. De Gaulle était dès lors prêt à affronter son destin et celui de la France.

 

Déjà à Londres, la question sociale.

«Toute ma vie», écrira-t-il, «je n’ai eu qu’une passion, celle d’une certaine idée de la France, et qu’un seul but, celui de la servir».. Il l’assuma jusqu’à la mort. Détaché des contingences, il disait que  l’argent et lui ne faisaient pas bon ménage. Retiré de la vie publique en 1953, ce fut l’ermite de Colombey. Devenu chef de l’État en 1958, il vécut d’une façon très simple dans sa vie privée à l’Élysée et il ne souffrait pas le gaspillage des deniers publics.

Après son appel du 18 juin à Londres, qualifié de révolutionnaire par Georges Bernanos, et qui confirmait son incroyable prophétie qui s’est réalisée, Charles de Gaulle ne tarde pas à développer peu à peu l’autre facette de sa pensée.

Dans son second discours à l’Université d’Oxford le 25 novembre 1941, il aborde le thème de la vie sociale pour dénoncer «les tares dues à la transformation des conditions de vie par la machine, entraînant l’agrégation croissante des masses et le gigantesque conformisme collectif qui battent en brèche les libertés de chacun…», bien que les masses, loin de répugner à une telle uniformisation continuent à y prendre goût [i]

D’autres déclarations suivront, en particulier:

  • Le 11 novembre 1942, à l’Albert Hall à Londres: «La France sait ce que lui coûte un régime social et moral sclérosé dans lequel la patrie se vit successivement négligée avec des masses exploitées, puis trahie par des coalitions de trusts et de gens en place. Elle entend construire chez elle un édifice social et moral dans lequel chaque individu pourra vivre dans la dignité et dans la sécurité, où nul monopole ne pourra abuser des hommes ni dresser aucune barrière devant l’intérêt général» i.
  • Le 11 mars 1944 à Alger, devant l’Assemblée consultative provisoire : « La démocratie française devra être sociale, c’est-à-dire assurant organiquement à chacun le droit à la liberté de son travail, garantissant la dignité et la sécurité de tous dans un système économique tracé en vue de la mise en valeur des ressources nationales et non point au profit d’intérêts particuliers, où les grandes sources de la richesse commune appartiendront à la nation, où la direction et le contrôle de l’État s’exerceront avec le concours régulier de ceux qui travaillent et de ceux qui entreprennent» i.

 

1945: de Gaulle et les réformes.

Lorsqu’il quitte Londres et Alger pour devenir le chef du Gouvernement provisoire de la République dans Paris libéré, la pensée de Charles de Gaulle est une et achevée quant à la conduite de son action. Durant les dix-huit mois où il exerce le pouvoir suprême, il doit faire rétablir partout la loi républicaine, conduire la fin de la guerre en France, dans des conditions très difficiles pour lui et pour la population, faire aboutir ou préparer une œuvre législative considérable avec l’appui du Conseil National de la Résistance (CNR).

Ce furent :

  • Les nationalisations: mines, électricité, gaz, le crédit, Renault, Air France. Mais elles furent vidées du sens que voulait leur donner de Gaulle en instituant l’irresponsabilité de gestion avec la technocratie, les choix partisans et un syndicalisme politisé.
  • La sécurité sociale, étatisée malgré lui, le statut du fermage, le rôle des femmes, la loi Parodi pour la reconnaissance nationale des organisations syndicales (seules la CGT et la CFTC à l’époque). Le recours au référendum national sur les problèmes institutionnels.
  •  La création du Conseil Économique et Social, du Commissariat au Plan et de l’École Nationale d’Administration.
  • Les comités d’entreprise, embryons d’une implication des salariés dans la conduite de la gestion des entreprises.

La France ne connut à nulle autre époque un tel ensemble de réformes structurelles en si peu de temps.

Mais certaines de ces mesures suscitèrent des oppositions et furent pour d’autres l’occasion de créer de nouvelles féodalités, tandis que réapparaissait le système des partis politiques qui se liguèrent pour refuser d’encourager la grande réforme que le général de Gaulle voulait faire pour asseoir un pouvoir exécutif fort et stable. Notons que le MRP,  parti nouveau issu de la Résistance et qui se disait parti de la fidélité, fit défection et contribua à établir un régime parlementaire proche du régime d’assemblée après la démission du général, le 20 janvier 1946.

Il fallut attendre le drame algérien en 1958 pour que Charles de Gaulle revint au pouvoir et fit adopter par le peuple, à 80 %, la Constitution de la Ve République, telle qu’il l’avait proposé à Bayeux le 26 juin 1946. Mais douze années furent perdues, alors que la nécessité d’un État juste et fort, placé au-dessus des divisions partisanes, aurait dû s’imposer à l’opinion publique.

Mais, malgré la fin honteuse de la IIIe République, les Français, fatigués pour un grand nombre par cinq années de privations, de difficultés à se nourrir et à se vêtir, désorientés par le départ de Charles de Gaulle, ne comprirent pas son grand dessein, alors qu’il se retrouvait pratiquement seul avec ceux des résistants qui lui étaient restés fidèles.

 

1947: de Gaulle, le RPF  et  l’association.

 Lorsqu’il crée le RPF, le 14 avril 1947, le général de Gaulle, redevenu simple citoyen, critique violemment les pratiques de gouvernement du régime d’assemblée – les poisons et délices du système -, ce qui lui vaudra d’être interdit d’antenne à la seule radio existante, de 1947 à 1958.

Mais il ne tarde pas à relancer son projet de réforme sociale dans ce même discours …. et dans maints autres – une douzaine pendant l’année 1948, autant en 1950 – et c’est le 1er mai 1950 à Bagatelle, au Bois de Boulogne à Paris, qu’il déclare: «La question principale, celle qui est au fond du drame de notre siècle, je veux dire la question de la condition ouvrière … c’est la même question, toujours posée, jamais résolue».

Ainsi s’exprime Charles de Gaulle, militaire de carrière, mais probablement convaincu, sans démagogie, de l’importance vitale du problème du salariat et de la condition de l’ouvrier dans cet univers de la machine où il est exclu en tant que personne et «aliéné».

L’idée centrale de l’association qu’il développe est la notion de contrat dans les rapports entre employeurs et salariés, lesquels ne sont plus assujettis comme de simples matricules figurant sur les registres de l’emploi. Ils sont des participants à l’œuvre commune et considérés comme tels.

On peut se poser la question: comment Charles de Gaulle, stratège militaire et visionnaire de génie, homme d’État exceptionnel et réformateur de nos institutions publiques, a-t-il également pu concevoir et mûrir une autre organisation économique et sociale, bouleversant à ce point plus d’un siècle de tradition, né avec le machinisme et la Grande industrie, faisant disparaître les corporations, et reposant sur le pouvoir sans partage de la propriété capitaliste à tous les niveaux, dans le domaine de l’entreprise et sur la subordination des salariés, lesquels n’ont compris que peu à peu, après de dures luttes, parfois sanglantes, le seul droit permis par le système: contester et revendiquer.

Sans doute de Gaulle a-t-il pu tirer les enseignements de sa connaissance des écrivains chrétiens sociaux du 19e siècle, tels Lammenais et Buchez, et des philosophes inventeurs du socialisme français à cette époque, en particulier Proudhon – le contraire de Marx – qu’il opposait aux socialistes de la SFIO.

Il a, à de nombreuses reprises, précisé que ce bouleversement ne pourrait s’accomplir que d’une façon progressive et pacifique, ce qui nécessite une évolution des mentalités par une œuvre éducative et une volonté partagée.

 

De Gaulle revient – les Ordonnances – L’amendement  Valon – la commission Mathey.

Revenu au sommet du pouvoir, il ne tarde pas à faire adopter par Ordonnance; en 1959, la première législation (facultative) de l’intéressement des travailleurs salariés aux bénéfices des entreprises.

La seconde Ordonnance, en 1967, obligatoire celle-là, institua la participation des travailleurs aux fruits de l’expansion des entreprises. En réalité, elle faisait suite à l’adoption d’un amendement du député Louis Vallon, à l’article 33 de la loi des finances du 12 juillet 1965, lequel consiste à faire bénéficier les salariés d’une partie de l’augmentation du capital dû à l’autofinancement des entreprises i.

L’adoption de cet amendement secoua l’opinion et donna lieu à une furieuse bataille dans les milieux patronaux et politiques. Michel Debré y était opposé, mais Giscard d’Estaing, alors ministre des finances, avait donné son accord. Quant aux syndicats, mis à part la CFTC et la CGC, leurs dirigeants y étaient hostiles, fidèles à la lutte des classes.

Une commission fut créée – la commission Mathey – et chargée de rédiger un avant-projet de loi. Un dirigeant de société, la SEMA, conseil en entreprises, Marcel Loichot, avait alors lancé l’idée du pancapitalisme et développé le thème soutenu entre autres par Louis Vallon, René Capitant et André Malraux, et encouragé par Charles de Gaulle [ii]. Une grande page d’histoire était écrite et le mot «participation» figurant dans la loi, devint alors et depuis le générique du changement et des oppositions dans l’opinion publique. On peut rappeler que lors d’une émission télévisée, sous la houlette de Philippe Dechartre, secrétaire d’État à la participation, l’un des leaders de la CFDT, Albert Detraz, s’écria: «La participation, piège à cons». Néanmoins, cette législation fut ensuite, après le départ du président de Gaulle en 1969, refondue, modifiée et complétée à plusieurs reprises, la dernière mouture étant la loi du 13 juin 1994.

 

La commission  Sudreau.

Le président Giscard d’Estaing avait, en 1974, créé une Commission présidée par Pierre Sudreau, chargée d’étudier les solutions pour accélérer la mutation de l’entreprise et sa réforme dans le cadre du mouvement de la société elle-même. Un rapport complet fut remis au président de la République et au Premier Ministre le 7 février 1975, et publié à la Documentation Française. Malgré tout le travail accompli dans diverses sous commissions et leur synthèse, les propositions s’étendant à tous  les aspects de la vie de l’entreprise ne purent faire l’objet de délibérations gouvernementales et parlementaires et ne purent aboutir à des résultats concrets.

Pourtant, l’une de ces sous commissions, présidée par Olivier Giscard d’Estaing, frère du président, et dont je faisais partie, avait fait grand cas des travaux du Comité Hyacinthe Dubreuil sur l’organisation du travail par groupes autonomes dans les entreprises.

 

Le comité Hyacinthe Dubreuil.

Hyacinthe Dubreuil, né en 1883 et décédé en 1971 (à la suite duquel fut créé ce comité) était un autodidacte de génie. Simple ouvrier métallurgiste, militant syndicaliste puis attaché au Bureau International du Travail (BIT) à Genève, après avoir publié  nombre d’ouvrages dans les années 1920 à 1939, dont certains eurent un succès international, il tira de ses séjours aux États Unis dans plusieurs entreprises (dont Ford à Détroit) et de l’étude du Taylorisme, la conclusion que le système du salariat pouvait être aboli par une organisation interne de l’entreprise en unités autonomes se déterminant chacune librement et se comportant en sous-traitance avec son budget, son autocontrôle et ses objectifs fixés en accord avec la direction de l’entreprise. Mis au courant des idées de Dubreuil, le président de Gaulle lui avait écrit que cela représentait à ses yeux «une mine d’or».

 

 La grande querelle.

 Parallèlement, il y eut ensuite les expériences des Cercles de Qualité, inspirés des méthodes japonaises. De grandes quantités d’ouvrages et d’auteurs ont ainsi déblayé  le sujet de la participation et de la réforme de l’entreprise, depuis les années soixante jusqu’à nos jours.

Ce que le général de Gaulle envisageait de faire dès 1944, interrompu jusqu’en 1958, commencé ensuite en 1959 et activé de 1967 à 1968, était conçu comme un tout dans le cadre d’une réforme générale de la société française.

Le premier pilier en était celui de l’entreprise, avec la suppression du système du salariat, ce qui figurait et figure toujours dans la Charte d’Amiens, bible de la CGT, revendiquée par Hyacinthe Dubreuil qui dénonçait par ailleurs la politisation du syndicalisme et la lutte des classes.

On ne peut que déplorer que le général de Gaulle, qui s’est toujours placé hors et au-dessus des divisions partisanes et des querelles politiciennes, n’ait pu être soutenu par les tenants de ce que l’on appelle la gauche en France, alors que son concept du progrès social et de l’émancipation du monde du travail salarié n’est pas partagé par les conservateurs et s’oppose à la domination des grands ensembles capitalistiques.

De ce fait, son idée de la participation n’a pu avoir un soutien populaire suffisant, étant occultée, ignorée ou incomprise, faute d’un relais à travers le pays. Il en était ainsi pour beaucoup de ceux qui le soutenaient par l’écrit ou la parole. Mais fait déterminant, le poids de l’idéologie marxiste qui a envahi le monde du travail en France depuis l’expansion des idées communistes avec leur formidable pouvoir de mystification et de séduction annihile la pensée de ceux qui avaient charge d’éclairer ou de guider l’opinion publique, ou de les inciter à la compromission avec les zélateurs de la révolution soviétique.

 

La décentralisation.

Le second pilier de la participation, pour Charles de Gaulle, était la réforme en profondeur des rouages et mécanismes de l’État et de ses administrations pour permettre aux citoyens de s’y exprimer directement et d’arbitrer en fin de compte.

Son projet contenu dans le texte du référendum de 1969 tendait à «transformer le Sénat en assemblée économique et sociale composée d’élus politiques et de représentants d’organismes professionnels et sociaux, chargés d’élaborer la législation sociale française et fonctionnant dans l’État comme instance suprême de la participation». Également de créer des régions avec des pouvoirs de gestion décentralisée, ce qui fut fait ensuite, mais en conservant les départements.

 

Mai 1968.

Entre temps survinrent les événements de mai juin 1968 – la chienlit – qui mirent le général de Gaulle devant une situation insaisissable. Il  fut mis en échec pour la première fois lorsqu’il dut renoncer à faire un référendum sur la participation en pleine crise. Ce fut son premier ministre Georges Pompidou qui négocia la fin de la grève générale avec les accords de Grenelle. De Gaulle avait repris les affaires en mains après son allocation  radiodiffusée du 30 mai, puis dissous l’Assemblée Nationale et remporté en triomphe les élections législatives de fin juin.

Mais vieilli, son prestige fut amoindri. Il décida néanmoins de poursuivre son idée sur la participation en annonçant son projet à Quimper, le 25 février 1969, disant «la transformation du Sénat et la création de régions forment un tout» ; propos qu’il confirma dans son allocution du 25 avril: «la réforme fait partie intégrante de la participation qui exige l’équilibre de la société moderne »i. Mais le référendum pose deux questions distinctes et Charles de Gaulle a alors conscience qu’il court à l’échec.

Seul à nouveau, comme en 1962, face à tous les conservatismes et à la défection de ceux de ses soutiens qui supputent sur son échec, il démissionne le 28 avril, le lendemain du référendum, perdu par 53 % de voix contre. Il se retire à Colombey où il meurt l’année suivante le 9 novembre 1970. Ainsi se termine l’extraordinaire odyssée de l’homme du 18 juin 1940, surnommé aussi l’homme des tempêtes, et de son rêve de vouloir transformer de façon radicale la société française.

En analysant sa pensée, on peut dire que Charles de Gaulle voyait dans ce rêve de la participation un élément de ce qu’il considérait comme un des traits essentiels de la France, du rôle qu’elle joua et de ce qu’elle apporta à l’Europe et au monde.

Cette France qu’il considérait comme éternelle et nécessaire à l’histoire des peuples et dont le peuple français pouvait prendre le relais comme une nouvelle espérance après la faillite des idéologies totalitaires et les excès du libéralisme.

Notre classe politique et la plupart de nos penseurs – mis à part les marxistes et leurs dérivés – qui ont forgé l’opinion publique,  n’ont pas pris conscience ou refusé de reconnaître le fait que cet homme, en marge de tous les conservatismes, des théoriciens brumeux et des économistes à courte vue, est le seul vrai révolutionnaire humaniste de notre temps.

Nombre de commentaires et d’écrits venant d’auteurs qui ont, de près ou de loin, approché et connu Charles de Gaulle, ont cerné son personnage et son action comme inspirateur et chef de la résistance, et après comme président des français. Mais bien peu ont appréhendé sa vision sociale, la coupant d’une partie essentielle de sa pensée qui était, peut-on dire, universelle.

Seuls, quelques noms tels l’historien Jean Touchard, y font allusion (cf. son ouvrage «Le gaullisme 1940-1969», éd. du Seuil 1978), où il consacre un chapitre sur sa politique économique et sociale (pages 263 à 288, soit 25 sur un total de 379, qu’il ne prend pas en compte dans sa conclusion générale).

Un de ses proches, Alain Peyrefitte, académicien, qui fut l’un de ses ministres et l’un de ses confidents, et qui vient de publier deux ouvrages sur lui, a été le seul, je pense, à écrire un livre «La société de confiance», rappelant ce que répétait Charles de Gaulle: il ne peut y avoir de vraie solution pour le progrès et la paix sociale que dans une activité économique basée sur la confiance entre les hommes.

 

La fin des Trente Glorieuses.

 Essayer de situer maintenant la pensée du général de Gaulle dans l’époque présente est une gageure. Les bouleversements intervenus dans ces trente dernières années sont tels qu’ils étaient peu imaginables auparavant. Le premier choc pétrolier de 1974 a sonné le glas des trente glorieuses. Les progrès incroyables et continus de l’automation, de l’électronique et de l’informatique ont réduit comme peau de chagrin le personnel nécessaire aux grandes entreprises de production des secteurs primaire et secondaire dans lesquels le terme ouvrier trouvait sa signification, ses lettres de noblesse et les raisons de son combat historique.

Ajoutons la disparition d’ensembles industriels tels que mines, textiles, sidérurgie, entraînant la ruine de régions telles que notre Nord – Pas de Calais, la mondialisation des échanges et les délocalisations avec des transferts d’activités vers des pays économiquement sous-développés, la transformation du capitalisme d’entreprise en capitalisme financier et la tendance à faire du profit par n’importe quel moyen, encouragée par l’immoralité ambiante et l’insuffisance de règles appropriées.

Tout cet ensemble de faits se trouve à la base de la naissance d’un chômage massif endémique dont on ne perçoit pas la fin à court terme, la seule conclusion étant que sa résorption ne peut venir que du développement du tertiaire et des PME à condition de décider les mesures nécessaires, poids des charges du financement et de la réglementation.

La première étape de la participation des travailleurs dans l’entreprise, objet de la législation inspirée et voulue par Charles de Gaulle, n’est pas encore perçue comme devant progressivement conduire à la disparition du salariat.

Pourtant, certaines petites et moyennes entreprises avaient alors appliqué cette législation par contrat conclu avec leur personnel pour le motiver de meilleure façon, et à sa grande satisfaction. La notion d’équipes autonomes, ou semi-autonomes, avait aussi fait écho. Des organisations patronales telles le Centre des Jeunes Dirigeants et même le Conseil National du Patronat Français (CNPF) dont le président de l’époque, François Ceyrac, avait fait diffuser une brochure centrée sur la notion «d’entreprises citoyennes» (décembre 1970), y manifestèrent un certain intérêt.

Des entreprises en pointe, telles que FACOM, la SNIAS de Marignane, Viniprix – qui avaient été parmi les premières à remettre des actions gratuites à leur personnel par augmentation du capital en application de la formule de participation, avaient montré l’exemple [iii]. Mais deux cas avaient en particulier défrayé la chronique. Le premier fut celui du célèbre hôtel Plazza Athénée à Paris où, à la suite de la grève générale pendant laquelle son personnel, hors normes, se mit pratiquement en autogestion; son leader syndicaliste, Paul Bougenaux, plébiscité par le personnel, fut nommé directeur de l’établissement. Le second cas fut celui de la société Télémécanique, pionnière avant la lettre et modèle d’organisation décentralisée et de gestion participative, cotée en Bourse, dont tout le personnel, syndicats et cadres compris, voulut faire échec à une Offre Publique d’Achat (OPA) entreprise pour l’absorber. Il y eut des émissions télévisées à ce sujet, mais l’OPA fut quand même conclue et la Télématique disparut.

Que reste-t-il maintenant de cette amorce de la participation? Seule, une vaste enquête – et non un sondage -, bien expliquée et bien conduite, pourrait donner d’utiles enseignements. Il n’en reste pas moins que plusieurs des conditions qui existaient à cette époque semblent maintenant difficiles à retrouver.

 

Les conditions du renouveau. 

Il faut une certaine stabilité assurée à l’entreprise et à son personnel, alors que les évolutions rapides des marchés et des techniques rendent parfois et vite obsolètes les procédés et les débouchés et que se multiplient les emplois précaires ou à durée déterminée.

Il faut donc un personnel acceptant les changements et les évolutions, et pouvant véritablement faire corps avec son entreprise. Affaire d’abord de dirigeants.

Il faut aussi un syndicalisme non politisé, débarrassé de l’esprit de lutte de classes, lequel subsiste encore dans la majorité des syndicats en France, alors qu’ils ne représentent qu’environ 8 % de l’ensemble des salariés. Ce qui suppose, comme le souhaitait Charles de Gaulle, que ce syndicalisme fasse son aggiornamento.

Reste la seconde face de la pensée gaullienne, celle de la participation dans le domaine de la citoyenneté et de l’organisation des pouvoirs publics, interrompue après l’échec du référendum de 1969 (sauf un commencement de déconcentration avec les régions économiques en 1972).

S’il semble, à court terme, impossible de tendre à la participation directe des citoyens aux décisions de toute nature, telle qu’elle est pratiquée en Suisse, fruit d’une longue tradition et d’un consensus, il n’en reste pas moins que notre démocratie exclusivement représentative est purement formelle, bien qu’elle soit à demi présidentielle, mais la cohabitation a pratiquement vidé de son sens l’affirmation du général de Gaulle qui disait qu’il ne peut y avoir de dyarchie au sommet.

 

La citoyenneté.

 Pourtant la déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 stipule dans l’article VI du préambule que «la loi est l’expression de la volonté générale; tous les citoyens ont le droit de concourir personnellement ou par leurs représentants à sa formation… »

Notons que le mot personnellement qui vient en premier donne à penser que nos constituants, qui ont pris ce texte en référence, ont bien compris que l’ensemble des citoyens, qui sont le peuple, est appelé à la formation de la loi.

 

La démocratie et le système représentatif.

 Constatons que cette définition est évidemment démocratique puisque démocratie signifie exercice du pouvoir pour le peuple et par le peuple. Or, le régime parlementaire et représentatif, né avec le capitalisme, vide cette notion de son contenu en remettant le pouvoir du peuple exclusivement entre les mains de ses représentants. Le général de Gaulle avait fait une première entorse à ce système érigé en principe en instituant le référendum mais limité aux questions institutionnelles dans des circonstances laissées à l’appréciation de l’exécutif. Alors que d’autres pays démocratiques en font usage dans d’autres domaines, tels les États-Unis – en particulier la Californie – et l’Italie qui a, par exemple, organisé un référendum national l’an dernier, portant sur six questions différentes.

Or, il semble bien que beaucoup de nos politiciens répugnent à la consultation directe des citoyens pour trancher des questions qui provoquent des désaccords au sein même de leurs formations, bloquant ainsi les décisions à prendre.

Pourtant, ce qui était concevable en 1789, alors que la petite bourgeoisie et le bas clergé étaient censés exprimer la volonté d’une population à grande majorité rurale et paysanne dans son ensemble, mais douée d’un bon sens – expression souvent employée par Charles de Gaulle – est maintenant à portée de la main dans une société évoluée mais contrainte de laisser le pouvoir exclusif de décision à ses représentants. Il n’est pas inutile de rappeler que le président Chirac avait évoqué la démocratie directe dans «Une nouvelle France» – (juin 1994 – page 139) où il plaide pour l’élargissement du champ d’application du référendum. J’ajoute qu’il y a aussi celui d’initiative populaire qui se pose.

J’ai parlé du second pilier sur lequel le général de Gaulle voulait asseoir la participation: celui du citoyen dans la société.

 

De Gaulle, le Sénat et les régions.

 Le remplacement du Sénat par une assemblée économique et sociale en était le premier volet et figurait déjà dans son exposé public à Bayeux en 1946. Il avait dû attendre jusqu’en 1969 pour le proposer au référendum. Cette question non résolue reste toujours posée, il faudra bien y revenir, bien qu’elle se heurte aux intérêts des recalés du suffrage universel, recasés dans une «haute» assemblée qui se pose en défenseur de nos 36.000 communes, problème qui trouverait toute sa place dans le projet de transformation du Sénat.

Le référendum de 1969 était aussi l’amorce de la décentralisation réalisée ensuite, mais devant entraîner la réforme et la simplification de nos rouages administratifs. Edouard Balladur, alors Premier ministre, avait en 1986, chargé une Commission, présidée par Jean Picq, d’étudier cette question qui fit l’objet du rapport qui lui fut remis, et publié à la Documentation Française. Ce rapport exprimait l’idée d’une organisation fédérative de nos régions, en déconcentrant les ministères intéressés et en supprimant un des trois étages (communes, départements, régions), diminuant ainsi le train de vie de l’État et facilitant la participation directe des citoyens aux décisions. Rapport explosif dont «Le Monde», qui lui consacra une information, concluait qu’il avait de quoi faire peur à un candidat à l’élection présidentielle. Au fait, aucun des prétendants n’en a parlé. De telles réformes en profondeur ne peuvent être programmées et conduites que par un pouvoir fort, appuyé sur la volonté populaire, et capable de surmonter l’immobilisme dû à la coalition des défenseurs de l’actuel système qui érigent en dogme les droits acquis. On en a un exemple avec les résultats ubuesques du transfert de l’ENA à Strasbourg.

Les deux piliers d’une réforme en profondeur.

Ainsi donc le général de Gaulle voulait faire reposer la participation sur deux piliers :

  • dans les entreprises, en faisant du travailleur un partenaire associé quant aux résultats, au capital et aux responsabilités, ce qui devait conduire à la disparition du salariat. Reste la question de faire participer les salariés de la fonction publique, du secteur de la santé, de l’enseignement, des militaires, tous corps d’État qui ne sont pas personnel d’entreprise, ainsi que ceux de ces dernières qui sont nationalisées ou à statuts. Des formules spécifiques sont ici à élaborer.
  • dans les institutions, avec un exécutif stable et fort, placé au-dessus des divisions et des intrigues partisanes, et avec une administration décentralisée, proche des citoyens, leur permettant d’exprimer véritablement la volonté populaire.

 

La France et l’Europe.

L’idée gaullienne de la participation était aussi liée à celle de la pérennisation de la France, dans son concept de l’Europe des patries et des nations. Le général ne tarda pas à agir en ce sens et à soumettre aux cinq autres partenaires de la France un projet d’Union confédérale des six nations européennes. Ce projet, baptisé Plan Fouchet 3, fut négocié pendant onze mois, du 16 mai 1961 au 17 avril 1962. Près d’aboutir, il se heurta à l’opposition finale des Hollandais et des Belges. Question qu’il faudra aussi reprendre, près de quarante ans après, maintenant que les échéances européennes vont inéluctablement devoir se préciser.

 

Conclusion.

Que conclure maintenant sur cette question de la Troisième voie tracée par le général de Gaulle?

Dans le domaine de l’entreprise qui est en prise directe avec l’emploi et la politique économique décidée par les pouvoirs publics, la voie a été ouverte par la législation sur la participation mise en œuvre depuis trente ans. Mais les transformations survenues depuis les vingt dernières années en ont, semble-t-il, freiné l’extension.

En outre, d’autres réformes sont toujours en attente de solution, en particulier celle de notre fiscalité, celle de notre système d’enseignement trop lourd et inadapté aux nécessités de notre temps, celle de nos institutions sociales et de la politique familiale en vue de redresser notre démographie. Il faut également agir au plan européen pour obtenir la prise en compte de mesures propres à contenir les délocalisations, les contrefaçons, stopper l’immigration irrégulière, questions qui sont en relation directe avec le chômage.

On peut aussi se poser la question suivante à propos des entreprises dont l’activité est soumise aux aléas des marchés et aux transactions dues aux progrès incessants des techniques et aux dures lois de la concurrence: un système économique basé sur une progression du pouvoir d’achat par l’accroissement de la production et de la consommation est-il viable à long terme sans une gestion rigoureuse des ressources naturelles et en respectant tout ce qui concerne l’environnement, notions nouvelles que n’avait pu appréhender le général de Gaulle.

En définitive, tout dépend de la façon dont sera conduite l’indispensable évolution des esprits. Mais on peut penser que nous sommes entrés dans une période de l’histoire qui rappelle celle qui précéda la révolution de 1789.

Alors que le communisme soviétique, totalitaire et dictatorial, s’est effondré, le monde occidental développé n’a plus que le libéralisme économique mondialiste, sous ses différentes formes, comme modèle de société. Mais l’exploitation de l’homme par l’homme – selon la formule marxiste – dans l’économisme industriel et commercial demeure et s’intensifie dans les pays en développement; l’accaparement de la richesse par un petit nombre s’accroît, avec ses laissés pour compte de chômeurs et d’exclus.

Ce que Marcel Loichot appelait «l’oligocapitalisme» se vérifie en France par la tentative du marxisme qui subsiste sous d’autres formes plus extrêmes, ainsi que par le désintérêt croissant du peuple, constaté par le pourcentage d’abstentionnistes, pour désigner «leurs représentants». Le principe démocratique est ainsi faussé, le bouillonnement des idées hors des cercles de la pensée unique est étouffé, alors que le découragement gagne les laissés pour compte par les excès d’un libéralisme sans frein qui tend à subordonner le pouvoir des États à celui des détenteurs des mécanismes mondiaux de l’économie.

Bien que le général de Gaulle n’ait pu percevoir ces phénomènes apparus depuis les vingt dernières années, son idée de la troisième voie reste toujours à explorer. Ce pourrait être la révolution tranquille, après ou sans un nouveau mai 1968, pour résoudre la fracture sociale.